Citation

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste encore à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux."
Jules Renard


Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog
Samedi 28 juin 2008
François Bégaudeau, Entre les murs, Folio

François Bégaudeau est professeur de Français dans un collège du 19° arrondissement de Paris. Dans Entre les murs il raconte des scènes de la vie quotidienne dans cet établissement où la majorité des élèves sont d'origine étrangère.

Volontairement -c'est dit en quatrième de couverture- l'auteur montre les situations mais ne les commente pas.
Alors, que voit-on ? Un métier où le Français n'est qu'une partie de ce qui s'enseigne en classe. Il faut aussi rappeler encore et encore les règles de la vie en société.

Un métier où il ne faut pas se lasser de répéter :
"Souleymane était entré dans la classe avec sa capuche rabattue, j'ai attendu qu'il soit assis.
- La capuche, Souleymane, s'il te plaît.
Il l'a fait glisser sur ses épaules d'un coup de tête.
- Le bonnet aussi."

Plus loin :
"Souleymane avait la capuche rabattue et un bonnet dessous. Sans doute absent au cours précédent, Hossein l'a salué en martelant son poing droit avec le sien gauche.
- Souleymane, enlève-moi tout ça."

Et plus loin encore :
"Me précédant, Souleymane est entré encapuché.
- Souleymane.
Il s'est tourné vers moi. M'a vu pointer mon crâne du doigt pour symboliser le sien. S'est exécuté.
- Le bonnet aussi, s'il te plaît."

Etc, etc...
(Mon voisin me souffle : "Il faut imaginer Sisyphe heureux" !)

Face à des élèves parfois agressifs ou qui opposent une grande force d'inertie le narrateur n'hésite pas à dire ce qu'il pense de façon abrupte :
"- Je m'excuse mais moi, rire comme ça en public, c'est c'que j'appelle une attitude de pétasses.
Elles ont explosé en choeur.
- C'est bon, on est pas des pétasses.
- Ca s'fait pas de dire ça, m'sieur.
- J'ai pas dit que vous étiez des pétasses, j'ai dit que sur ce coup-là vous aviez eu une attitude de pétasses.
- C'est bon, c'est pas la peine de nous traiter.
- On dit pas traiter, on dit insulter.
- C'est pas la peine de nous insulter de pétasses.
- On dit insulter tout court, ou traiter de. Mais pas un mélange des deux. Je vous ai insultées, ou alors je vous ai traitées de pétasses, mais pas les deux à la fois."

Mais cela passe parce qu'en même temps il est aussi capable de reconnaître aux élèves leurs efforts et leurs qualités :
"- Mais c'est vachement bien que tu lises ça, dis-donc. Tu comprends c'que tu lis ? (elle lit La République)
- Oui oui ça va, merci m'sieur au revoir.
- C'est bizarre parce que c'est pas fait pour les pétasses d'habitude, ce livre.
Elle a souri en se retournant.
- Ben si, comme quoi."


Parce que le professeur évite de trop se prendre au sérieux, il y a de l'humour et une connivence avec les élèves. Les situations sont finement observées, les difficultés des relations avec des adolescents bien montrées. Ces jeunes ont besoin d'avoir en face d'eux des adultes qui les apprécient et les respectent mais qui aussi soient capables de leur montrer où sont les limites. Ce n'est pas un métier toujours facile et on l'exerce mieux quand on ne traverse pas soi-même de vrais problèmes personnels. Au total, c'est un livre sympathique et
plutôt optimiste.
par Agnès publié dans : Récits autobiographiques
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 16 mars 2008
undefinedZhu Xiao-Mei, La rivière et son secret, Robert Laffont

Zhu Xiao-Mei est née en 1950. Elle joue du piano depuis son plus jeune âge et à 11 ans elle entre au conservatoire de Pékin où elle peut se consacrer à sa passion. Mais petit à petit les séances d'autocritique et de dénonciation prennent le pas sur l'enseignement de la musique, les élèves sont emmenés en vacances à la campagne pour aider les paysans dans leur travail et Xiao-Mei s'éloigne de sa famille. Bien qu'elle soit devenue une révolutionnaire convaincue elle n'en reste pas moins suspecte aux yeux du régime car chushen buhao : de mauvaise origine (bourgeoise).

En 1969, avec la plupart de ses camarades du conservatoire, elle est envoyée en camp de rééducation. Elle va y rester cinq ans. Enfin libre il lui faut énormément travailler pour rattrapper le temps perdu et reprendre une carrière brutalement interrompue. A 30 ans elle quitte la Chine pour les Etats-Unis puis émigre ensuite vers la France. Le succès vient finalement, non sans difficultés et périodes de vaches maigres. Aujourd'hui elle est professeur au conservatoire national de musique et donne des récitals en France et à l'étranger.

Ce que j'ai trouvé le plus intéressant dans La rivière et son secret (par contre, pourquoi ce titre ?) c'est le récit de l'adolescence et de la jeunesse de l'auteur sous la dictature de Mao, pendant la Révolution culturelle. Zhu Xiao-Mei montre bien comment toute une génération d'artistes et d'intellectuels a été sacrifiée. Même parmi ceux qui ont survécu la plupart de ses camarades n'ont pas connu la carrière qu'ils auraient pu. Ils ont finalement laissé de côté la musique pour assurer le matériel : "La Révolution culturelle a cassé en eux tout désir d'absolu. Par une cruelle ironie de l'Histoire, elle les a changés non en communistes mais en capitalistes !"

Zhu Xiao-Mei elle-même reste marquée à jamais : "Les séances de dénonciation collectives que j'ai subies pendant des années font que j'ai désormais peur d'être critiquée, et que je ne peux plus avoir confiance, ni en moi, ni dans les autres. Quand l'on a connu ce régime, quand à douze ans, à un âge auquel on ne peut pas être coupable, on a été forcé de faire son autocritique, qu'est-ce qu'un ami, une relation, si ce n'est quelqu'un qui demain vous dénoncera et que vous-même, vous critiquerez ?"

La suite, concernant son retour à la musique m'a moins intéressée. Il y a de longs passages sur la façon de bien jouer tel ou tel morceau. Je ne me sens pas trop concernée. Quelqu'un qui s'intéresse à la musique classique devrait sans doute mieux apprécier.
par Agnès publié dans : Récits autobiographiques
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 6 janvier 2008
Taslima Nasreen, Enfance, au féminin, Le livre de poche.

Dans ce récit Taslima Nasreen nous raconte son enfance entre la fin des années 60 et le début des années 70. Avant et après la guerre d'indépendance du Bengladesh en 1971 jusqu'en 1975, au moment de l'assassinat du président du pays, le cheikh Mujibur Rahman.

Taslima Nasreen grandit entre un père médecin, très autoritaire, qui entend que ses quatre enfants étudient et réussissent bien à l'école pour lui faire honneur et une mère qui se console des infidélités de son mari en se jetant à corps perdu dans la religion. Pour cette femme tombée sous la coupe d'un pîr (un saint homme) qui se conduit comme un chef de secte, les études ne servent qu'à attacher au monde périssable alors que le seul comportement raisonnable devrait être de préparer son passage dans l'au-delà par une pratique religieuse assidue. Entre les injonctions contradictoires de son père et de sa mère la jeune Nasreen cherche tous les espaces de liberté possibles, trouvant refuge dans la littérature et la poésie.

C'est une enfant introvertie et timide qui observe le monde qui l'entoure. Elle est prompte à relever les contradictions entre les paroles et les actes, particulièrement en ce qui concerne la religion. Elle repère rapidement les pratiques hypocrites, destinées avant tout à impressionner l'entourage. Elle interroge souvent sa mère à ce sujet ce qui lui vaut d'être qualifiée de démon et d'impie.

J'ai beaucoup apprécié ce récit. A travers son histoire Taslima Nasreen nous présente un panorama de la société bengalie d'il y a 35 ans.
C'est une société violente où les conflits se règlent par les coups. Les victimes en sont généralement les plus faibles : femmes, enfants, domestiques. Nasreen et ses frères et soeurs sont souvent battus par des parents qui les utilisent comme intermédiaires pour régler leurs différends. On entend parler de femmes tuées par leurs maris sans que ceux-ci semblent le moins du monde inquiétés.

C'est une société où les femmes sont soumises par l'islam et par les traditions régionales.  Les mariages de fillettes sont arrangés alors qu'elles sont à l'école et le lendemain elles s'en vont vivre dans la famille de leur mari :
"Maman avait encore l'âge de jouer à la poupée quand on la maria à mon père, sans lui demander son avis. Au début, il lui arrivait d'insister auprès de son mari pour qu'il l'emmène à la fête foraine, faire des tours de manège, acheter des poupées, justement. Mais ces goûts enfantins durent bientôt lui passer lorsqu'elle se retrouva, vite fait, mère d'un petit garçon, tout en chair et en os."
En fait, pour une jeune femme, le mariage est une union avec ses beaux-parents plutôt qu'avec son mari. C'est le beau-père qui choisit sa bru et qu'elle soit jeune permet à la belle-famille de terminer son éducation et de la façonner à sa guise. On voit ainsi la tante de l'auteur, jeune fille enjouée, devenir une dévote voilée après son mariage avec le fils du pîr.
Nasreen échappe au mariage précoce parce que son père veut qu'un de ses enfants soit médecin et que ses deux frères aînés ont échoué dans cette voie.

C'est une société encore pleine de superstitions et de croyances dans des forces mauvaises :
"Si une fille était mordue par un chien, la mère de Grand-mère, notre arrière-grand-mère maternelle, connaissait un médicament pour éviter que la victime ne tombe enceinte de chiots. On le préparait en introduisant dans une banane d'une qualité particulière quelque chose de mystérieux qui ressemblait à un piment rond. Pour assurer l'efficacité de ce médicament dont la fabrication demeurait secrète, il ne fallait pas manger une autre de ce genre de banane pendant trois mois. On était ainsi assuré de ne pas mettre bas une portée de chiots. On venait souvent demander à notre arrière-grand-mère de préparer cette concoction."
L'imagination vive de Nasreen est fortement impressionnée par les histoires de fantômes et de djinns qu'elle entend et qui la font trembler de peur.

Le récit se termine en 1975 qui correspond pour l'auteur à l'époque de ses premières règles. J'aimerais beaucoup lire la suite de son autobiographie.
par Agnès publié dans : Récits autobiographiques
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Jeudi 5 juillet 2007
Emmanuel Carrère, Un roman russe, POL.

J'ai trouvé ce livre, état neuf, pour un euro quatre-vingt-dix chez un bouquiniste. C'est un bouquiniste associatif. Les livres sont donnés par ceux qui veulent s'en débarrasser et revendus très peu cher.

Emmanuel Carrère part en Russie, à Kotelnitch, pour y tourner un documentaire sur un prisonnier de guerre hongrois qui y a passé 53 ans, d'abord dans un camp puis dans un hôpital psychiatrique et qui vient enfin, en 2000, d'être rendu à son pays. Aprsè ce premier documentaire Emmanuel Carrère retourne à Kotelnitch pour y tourner un deuxième documentaire sur Emmanuel Carrère à Kotelnitch et les rencontres qu'il y fait.

Si l'auteur est aussi irrépressiblement attiré par ce trou perdu de Kotelnitch c'est que l'histoire du Hongrois retentit pour lui de façon personnelle. Son grand-père maternel, Georges Zourabichvili, un émigré géorgien, a travaillé comme interprète pour les Allemands, à Bordeaux, les deux dernières années de l'occupation. Le 10 septembre 1944 des inconnus sont venu l'arrêter et on n'a plus jamais entendu parler de lui. Longtemps la mère d'Emmanuel (Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'académie française) a attendu le retour de son père, comme la famille du Hongrois avait dû l'attendre. L'enfance d'Emmanuel Carrère s'est bâtie sur cette disparition tue, sur un vide qu'il veut combler car il a fait de lui un adulte perturbé, inapte au bonheur.

A la même époque où se déroulent ces voyages-thérapie Emmanuel Carrère vit avec Sophie dont il est très amoureux. Il écrit pour elle une nouvelle érotique dans le Monde. Mais, alors qu'il croit tout contrôler, les choses lui échappent et dérapent dans une toute autre direction que celle qu'il avait imaginée.

Ces trois histoires s'entrecroisent tout au long du récit qui est aussi voulu par l'auteur comme une thérapie. Une thérapie pour lui et pour sa mère qui lui a demandé de ne pas écrire sur son père avant sa mort. Mais il est persuadé que sa mère a besoin que la souffrance familiale soit dite et il écrit aussi pour elle. Le livre se termine d'ailleurs par une très belle lettre d'amour à sa mère.

Un roman russe est l'occasion pour Emmanuel Carrère de se mettre à nu. Il nous révèle ses pensées et ses fantasmes, nous raconte comment il s'est comporté en telle ou telle circonstance. Ainsi il n'apparait pas toujours à son avantage. J'ai découvert un personnage assez égocentrique, capable d'un comportement destructeur qui le fait souffrir et fait souffrir la femme qu'il aime. Mais son honnêteté et le regard lucide qu'il porte sur lui-même me l'ont rendu sympathique. Tout ceci pour dire que j'ai beaucoup apprécié ce livre que j'ai de plus trouvé bien écrit.

Je termine par la description de Kotelnitch : "Dépités, désoeuvrés, nous traînons en ville. D'un côté de la route, à l'entrée, il y a une sculpture en béton d'environ deux mètres figurant la faucille et le marteau de l'autre une marmite géante qui est depuis des temps beaucoup plus anciens l'emblème de Kotelnitch. C'est cela que veut dire kotel en russe, m'explique Sacha : une marmite ou un chaudron. Un séjour là-dedans, c'est une sorte de trois étoiles du dépaysement dépressif, et il y a tout lieu de penser que cette sensation d'encalminage au fond d'une marmite de soupe froide et figée d'où auraient depuis longtemps, à supposer qu'il y en ait jamais eu, disparu tous les bons morceaux, constitue l'ordinaire des villes de 20 000 habitants de la Russie profonde. On ne va pas dans ce genre de ville. On n'en parle pas. Un beau jour on apprend qu'il existait un bled appelé Tchernobyl, et c'est en moins terrible, en plus modeste, ce qui est arrivé à Kotelnitch depuis qu'on y a retrouvé le dernier prisonnier de la seconde guerre mondiale."
par Agnès publié dans : Récits autobiographiques
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Mercredi 30 août 2006
Stefanie Zweig, Une enfance africaine, J'ai lu.

En 1938 la famille Redlich, des Juifs allemands, fuient leur pays pour se réfugier au Kénya. Pour les parents, Walter, ancien avocat et sa femme Jettel, le changement d'habitudes est rude. Ils ont quitté une vie facile pour s'occuper d'une ferme isolée. Contraints à de trop fréquents tête à tête, travaillés par l'angoisse quant au sort de leurs parents restés en Allemagne, ils se réfugient dans la nostalgie et les souvenirs d'un passé forcément plus heureux.

Par contre, pour leur fille Regina, âgée de six ans à son arrivée au Kénya, la rencontre avec l'Afrique et le boy Owuor est une révélation:

"La peau d'Owuor exhalait un parfum merveilleux, une senteur de miel qui chassait la peur et qui métamorphosa d'un coup une petite fille en grande personne. Regina ouvrit grand la bouche pour mieux absorber cette odeur magique qui débarassait le corps de la fatigue et des douleurs. Elle sentit soudain qu'elle devenait forte dans les bras d'Owuor et elle s'aperçut que sa langue avait appris à voler."

Regina qui était jusque là une enfant timide et réservée s'épanouit en liberté à la ferme. Elle apprend les langues des peuples des environs : Swahili, Jaluo, Kikuyu. Owuor lui enseigne le mode de pensée de son peuple. Elle mûrit rapidement, devenant celle qui doit soutenir et consoler ses parents.

L'auteur est partie de sa propre enfance pour écrire ce bon roman autobiographique. On découvre ainsi qu'il existait une petite communauté de Juifs réfugiés au Kénya dans les années 30. La plupart d'entre aux étaient des intellectuels qui avaient du se reconvertir dans des métiers manuels et les conditions d'existence n'étaient pas roses. Dix ans après leur arrivée très peu maîtrisaient correctement l'Anglais alors que leurs enfants, scolarisés dans les établissements de la colonie britanique, avaient désappris l'Allemand.
Stefanie Sweig écrit dans un style vivant et imagé. Les descriptions des paysages et des sentiments utilisent des comparaisons originales et bien vues.
par Agnès publié dans : Récits autobiographiques
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander

Lecture en cours

Recherche

créer son blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus